Une oeuvre… trois siècles d’histoire : « Les Femmes d’Alger ». Attardons-nous sur ce célèbre tableau d’Eugène Delacroix (1798-1863), son histoire, son parcours, son influence.

Delacroix, nous l’avons croisé en 1818, figurant pour le tableau du Radeau de la Méduse de son ami Géricault. Nous le retrouvons, invité en 1832 par le comte de Mornay à participer à un voyage en Afrique du Nord où les portes de l’Orient s’ouvrent à lui. C’est le temps de la course aux conquêtes coloniales entre la France et l’Angleterre.
La France a colonisé l’Algérie en 1830 et le comte est envoyé par Louis Philippe en mission auprès du sultan du Maroc, Moulay Abderrahmane, pour tenter de s’assurer de sa neutralité dans les révoltes du peuple algérien contre la France… Le XVIIIe siècle fut imprégné d’un Orient fantasmé. Même Napoléon, pour sa campagne d’Egypte en 1798, a fait suivre une délégation de scientifiques, de peintres, d’architectes, d’écrivains dont les œuvres et les écrits attisent la curiosité de leurs contemporains.
Ainsi, le XIXe siècle des romantiques délaisse-t-il l’Italie des classiques et la poétique des ruines chère à Diderot, et se tourne vers l’exotisme et la lumière de l’Orient à découvrir.

Delacroix embarque à Toulon le 11 janvier 1832 pour un voyage de 6 mois en Algérie et au Maroc. Il en rapporte notamment 7 carnets de croquis qui ne le quitteront plus, et réalisera plusieurs dizaines de peintures inspirées de ce séjour qui a, on s’en doute, une influence majeure sur son oeuvre.
La lumière crue, la richesse chatoyante des étoffes, le port des hommes et des femmes, le détail des vêtements si différents … tout émerveille Delacroix dans cette découverte d’un ailleurs si éloigné de sa vie parisienne réputée pour être casanière.
A Alger, Delacroix aurait obtenu l’autorisation se rendre dans les appartements privés d’un dignitaire turc pour peindre ses épouses. Il note dans ses carnets avoir visité des intérieurs où il était convié. Il en conserve des esquisses, des aquarelles de portraits et d’attitudes saisis en ces occasions.
Le circuit passe par l’Espagne, où, début mai, le bateau est mis en « quarantaine » de quinze jours pour cause d’épidémie de choléra ; puis arrive à Toulon début juillet avec une nouvelle « quarantaine » …

Deux ans après, il présente au Salon de 1834 Les Femmes d’Alger en leur appartement qu’il vient de terminer.
Le grand format de 1,80 x 2,29 mètres, l’éclat des couleurs des vêtements et des broderies, le sujet même, bouleversent les conventions picturales, transforment les regards, ouvrent de nouveaux horizons et mettent plus que jamais l’Orient à portée d’imaginaire.
Baudelaire dans sa critique du Salon, et grand admirateur de Delacroix de 22 ans son aîné, évoque le tableau en ces termes : « un petit poème d’intérieur, plein de repos et de silence, encombré de riches étoffes et de brimborions de toilette ».
Plus tard Cézanne et Renoir diront leur admiration devant cette peinture enivrante. En 1847, Delacroix peint une deuxième version, de format plus modeste : Les Femmes d’Alger dans leur intérieur. Il assombrit le décor de l’appartement et crée une distance avec les trois femmes, comme si le charme s’estompait et ne restait que le souvenir…

Un siècle plus tard, en 1955, Picasso (1881-1973), par qui la révolution cubiste arriva en 1907 avec le tableau des Demoiselles d’Avignon, peint sa version de l’œuvre de Delacroix.
Pétri de la tradition académique de ses jeunes années, Picasso connaît par cœur l’histoire de ses aînés et n’hésite pas à confronter son art à celui des grands noms du passé pour installer une continuité dans l’histoire qu’à son tour il contribue à écrire.
Il étudie et recopie leurs œuvres, ainsi en est-il du tableau de Delacroix Les Femmes d’Alger en leur appartement de 1834, exposé au Louvre. En outre Picasso n’a jamais caché son admiration pour ce géant de la peinture.

Nous sommes à la fin de 1954. Matisse vient de mourir en novembre. Ce virtuose de la couleur a légué ses odalisques à Picasso qui, se livrant à son premier marchand, Kahnweiler, lui dit : “en somme pourquoi est-ce qu’on n’hériterait pas de ses amis“.
A la même époque, une insurrection secoue l’Algérie ne laissant pas insensible le peintre de Guernica.
Et puis, il y a la ressemblance troublante de sa compagne, Jacqueline Roque avec la femme au narguilé du tableau de 1834 de Delacroix.
Alors, pour célébrer la couleur en hommage à Matisse, pour retrouver Jacqueline dans la composition, pour dire peut-être aussi son soutien aux défenseurs de la liberté et de l’indépendance qui se dessine en Algérie, Picasso se tourne à nouveau vers le célèbre tableau.

En quelques semaines il exécute une série de 15 peintures des Femmes d’Alger identifiées par ordre de création de A à O.
Au fil des études et des peintures l’artiste s’approprie l’œuvre de Delacroix et lui fait traverser le siècle.
Il en modifie la composition ; des personnages plus nombreux s’invitent, la femme assise bascule sur le dos et devient un nu couché, thème déjà présent chez Picasso ; les proportions et les volumes des corps s’arrondissent ou, au contraire, empruntent des angles à la géométrie la plus radicale ; les corps se dénudent et s’érotisent, là où Delacroix les habillaient du volume ample des soieries orientales.
Selon les versions, la grisaille domine ou bien, comme dans le tableau du 14 février 1955, la couleur explose, envahit l’espace et les volumes de bleu, de rouge, de jaune vif… Dans cette ultime peinture de la série, Matisse est revenu.
Et Jacqueline a trouvé sa place à la gauche du tableau, érotique et souveraine, elle est sa muse, son amante. De Delacroix à Picasso, du temps des colonies à celui de l’indépendance, à chacun son Orient…
Delacroix au XIXe, Picasso au XXe, avec Speedy Graphito entrons dans le XXIe siècle…
L’horloge du temps égrène les siècles. La confrontation avec les chefs d’œuvre du passé reste la marque des grands peintres. Empreints de l’histoire des maîtres d’hier et conscients d’écrire au présent une nouvelle page, ils posent un autre regard sur leurs illustres aînés.

La fin du XXe siècle a vu émerger et s’installer dans le panorama de la création, l’art urbain ou street art dont Speedy Graphito, né en 1961, est une figure majeure depuis les années 80.
A l’instar de Delacroix et de Picasso, la création est sa raison d’être et sa vie. Le regard qu’il pose sur son époque et sur l’histoire en mouvement, est le ferment de son œuvre. Il s’inspire des images qui saturent le quotidien du monde moderne pour, en retour, en saturer ses toiles.
Publicités, bandes dessinées, dessins animés, logos, marques, se superposent en une explosion de formes et de couleurs. “J’aime bien raconter mes rapports avec le monde et le faire à travers des superpositions, le mélange des langages .”

L’urgence de peindre l’instant propre à l’art urbain n’exclut pas de se tourner vers le passé, vers les artistes et les mouvements qui y ont laissé leur empreinte.
En 2018, dans une série remarquable et bien nommée « mon histoire de l’art », Speedy Graphito s’est frotté avec virtuosité aux maîtres du XXe siècle. « J’ai voulu rendre hommage aux différents mouvements artistiques qui ont traversé le siècle ».
Alors, bien sûr, il a croisé la route de Picasso, Matisse, Cézanne, Warhol, Lichtenstein, Wesselmann, Mondrian… Et l’on retrouve le nu allongé des Femmes d’Alger de Picasso repris en majesté dans le tableau Women issu de cette série.

Speedy le fait voisiner avec un nu de Tom Wesselmann, le maître du pop art américain.
Puis, fidèle à ses superpositions, il remplit l’espace autour des nus sculpturaux. Ici, une fenêtre tirée d’une peinture de Matisse, le Rideau égyptien, nouvel hommage au maître de la couleur.
Là, un bouquet de Wesselmann à nouveau ; et, subtilement fondue dans le décor, une évocation des abstractions colorées de Mondrian.
« Le minimalisme de Mondrian m’a depuis toujours fasciné. Cet équilibre musical dont les touches de couleur dansent sur la toile sans jamais se toucher, cette exécution rigoureuse de la peinture sous contrôle et en apesanteur ».

Enfin, en totale harmonie, la touche graphique de Speedy Graphito dans les larges losanges bleus de l’arrière plan vient parfaire une évocation des riches heures de l’art moderne, précieux héritage d’une liberté de créer et hommage aux maîtres d’hier.
Voilà comment Les Femmes d’Alger, peinture du voyage et de la découverte, a réuni pour le meilleur et pour le plaisir, Delacroix, Picasso, Speedy Graphito … Marie José et Philippe Bouscayrol
Informations sur la Galerie Bouscayrol – cliquez ici
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L’an dernier j’avais visité l’exposition “peintre des lointains” au musée du quai Branly. Tout comme dans ce tableau de Delacroix, les œuvres orientales du début de la période coloniale montraient des femmes au visage découvert et aux bras nus même dans les scènes de rue. Splendides toiles d’une période où, semble-t-il, il faisait bon vivre.